Pierre Buyoya : en route pour une Francophonie politique?

Pierre Buyoya : en route pour une Francophonie politique?

En pleine campagne pour succéder à Abdou Diouf à la tête de la Francophonie, Pierre Buyoya précise de jour en jour ses ambitions et dessine les contours d’un espace qui serait non seulement culturel mais qui afficherait également des volontés politiques et économiques assumées. En plus de la candidature de l’ancien président du Burundi, quatre autres prétendants briguent le titre de Secrétaire Général de l’OIF, avec une décision qui devrait être prise d’ici la fin du mois. 

Après 12 ans de bons et loyaux services, Abdou Diouf s’apprête à quitter le poste de Secrétaire Général de l’Organisation internationale de la Francophonie. 12 ans qui auront marqué cette institution d’une empreinte particulière. D’aucuns s’accordent pour dire que l’ancien président du Sénégal sortira « par la grande porte » en ayant notamment permis d’inscrire la jeunesse au cœur des préoccupations de l’OIF.

Abdou Diouf a amorcé la transition d’une Francophonie qui répondait en priorité à des enjeux culturels et veillait à faire respecter une entente dans ce domaine entre les Etats membres, vers une Francophonie aux aspirations sociales et politiques plus marquées.

Rien techniquement ou politiquement n’empêchait alors l’actuel patron de l’OIF d’enchainer sur un nouveau mandat, à part sa seule volonté. « Jamais de la vie ! Jamais de la vie. Pas question, pour moi, de jouer les prolongations. », répond-il quand on l’interroge sur une quelconque envie de rempiler. Ils sont donc cinq aujourd’hui à vouloir prendre la relève et continuer le travail mené par Abdou Diouf depuis 2002. Cinq individus au parcours différent et au programme plus ou moins affirmé quant à l’avenir réservé à la Francophonie.

Bataille entre pays du Nord et du Sud

Il est de coutume de réserver le poste de Secrétaire Général à un pays du Sud et plus particulièrement à une nation africaine, afin de souligner l’importance du continent africain dans la Francophonie (29 des 57 États membres sont africains) et confier le poste d’administrateur général à un pays du Nord, poste occupé actuellement par le québécois Clément Duhaime.

Or, cette tradition qui permettait de préserver un certain équilibre autour de la table des décisions, est menacée par la candidature de la journaliste canadienne Michaëlle Jean. Celle qui a occupé pendant cinq années le fauteuil de gouverneur du Canada se prononce pour une Francophonie culturelle et mise également sur le potentiel économique de l’espace francophone, mais son passé de représentant du Commonwealth pourrait lui être fatal.

D’autant que se bousculent au portillon francophone quatre autres candidats prêts à servir la langue française et à défendre la Francophonie au quatre coins du globe, cela avec plus ou moins de chance d’y parvenir.

Le vétéran de la compétition, Henri Lopes (77 ans), fut Premier ministre du Congo pour ensuite exercer en tant que directeur général adjoint de l’Unesco. Si son âge avancé peut jouer en sa défaveur, sa précédente défaite face à Abdou Diouf en 2002 dans le cadre d’élections identiques est aussi un frein à une éventuelle élection. A en voir la campagne quasi inexistante qu’il mène jusqu’à présent, il semblerait que l’actuel ambassadeur du Congo à Paris ait déjà baissé les armes.

Agustin Nze Nfumu, ancien ministre de Guinée Equatoriale, se rêve également en Secrétaire Général de l’OIF. Seulement ses chances sont maigres, aussi maigres que sa campagne qui manque elle aussi de détermination. De plus, une candidature issue d’un pays où 88 % de la population parlent espagnol ne semble pas vraiment en phase avec l’action première de la Francophonie.

Le journaliste mauricien Jean-Claude de l’Estrac fait également partie des challengers. Aujourd’hui secrétaire général de la Commission de l’Océan Indien, Jean-Claude de l’Estrac a aussi occupé par le passé des fonctions ministérielles dans son pays (Affaires étrangères, Industrie). Son expérience politique pourrait en faire un candidat sérieux pour l’OIF mais il souffre d’un manque de notoriété internationale handicapant pour un poste qui se doit de reposer sur un profil capable de faire entendre la Francophonie sur chacun des continents.

Enfin, l’ancien président du Burundi Pierre Buyoya vient parfaire ce quintet en lice pour succéder à Abdou Diouf. Actuellement haut représentant de l’Union Africaine pour le Mali et le Sahel, l’homme fait montre d’une vision de la Francophonie en phase avec ses nouveaux enjeux et permettrait à l’institution de confirmer une évolution entamée sous l’ère Abdou Diouf. Son passé de putschiste pourrait lui jouer des tours, mais l’homme dit s’être toujours battu pour la paix dans son pays et compte apparemment mettre cette expérience au service de la Francophonie en se positionnant comme un véritable rassembleur.

La Francophonie doit « aller plus loin dans la prévention des conflits », selon Pierre Buyoya

Pierre Buyoya connaît bien la Francophonie. Il y œuvre depuis son retrait de la vie politique burundaise et a eu l’opportunité de prendre part à de nombreuses missions instiguées par l’OIF. L’homme connaît la maison et son fonctionnement. Son passé de chef d’État lui confère également un poids sur la scène politique internationale, poids dont l’OIF a besoin pour faire avancer les projets d’envergure inscrits à son agenda.

Le rôle de la Francophonie a aujourd’hui dépassé les responsabilités qui incombe au  simple garant d’une coopération culturelle, comme on l’entendait il y a encore quelques années. Aujourd’hui l’OIF tend à vouloir prendre de l’épaisseur et peser sur des questions sociales et politiques. Cette direction initiée par Abdou Diouf trouve un écho dans la façon dont Pierre Buyoya envisage son travail à la tête de l’OIF. L’ancien président burundais déclare en effet vouloir « mettre l’accent sur la prévention des conflits » en créant par exemple un collège de médiateurs composé d’anciens chefs d’Etat. Le terrorisme, « grande problématique en matière de paix et de sécurité » est une autre des cibles de Buyoya pour qui l’OIF ne peut décidément pas rester enfermée dans le secteur culturel.

Même si la défense de la langue française demeure une priorité pour Buyoya, avec de nouvelles mesures pour ce faire comme la création d’un programme de promotion de la langue, il appuie en effet une volonté certaine de voir l’OIF asseoir un rayonnement politique, prête à enfiler si nécessaire le costume de marchepied démocratique. Selon Buyoya, l’OIF est désormais une « organisation politique international crédible reconnue ».

En 2014, on compte 274 millions de locuteurs francophones à travers le monde. L’OIF estime qu’ils seront 700 millions en 2050, soit une personne sur 13. Il est essentiel de pouvoir profiter de cette impulsion idiomatique pour transformer l’essai et donner à cet espace francophone une dimension plus politique et plus engagée. L’OIF pourrait se borner à rester cloisonnée dans des considérations culturelles, ce serait alors faire preuve d’un manque d’ambitions pour donner à la Francophonie l’ampleur nécessaire pour s’assurer une légitimité sur la durée.

Au-delà du simple fait de parler français, faire partie de la Francophonie repose sur la notion d’échanges, qu’ils soient culturels, économiques ou politiques. Pour préserver ces échanges et les optimiser, l’OIF doit aborder son travail de manière politique et le choix de son futur Secrétaire Général se doit de correspondre à cette démarche.

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