Thaïlande : mission diplomatique impossible pour l’UE ?

Thaïlande : mission diplomatique impossible pour l’UE ?

Le 7 avril dernier, Bruxelles a dépêché une mission diplomatique à Bangkok après que Prayut Chan-ocha, Premier ministre autoproclamé de la Thaïlande, a annoncé l’instauration d’une nouvelle constitution dont le vernis démocratique peine à convaincre. Au pouvoir depuis le coup d’État de mai 2014 qui avait déposé Yingluck Shinawatra, la junte militaire n’a cessé de durcir son régime et de multiplier les atteintes aux droits de l’Homme.

C’est la goutte d’eau. Deux ans après la prise du pouvoir par la junte militaire, l’Union européenne (UE) a décidé de dépêcher une mission diplomatique à Bangkok, la capitale thaïlandaise, pour exprimer son désaccord avec les décisions du régime. L’annonce d’une nouvelle constitution a fini de cristalliser les peurs de l’UE, qui suit de près la politique du royaume depuis mai 2012 : Bruxelles négocie actuellement un accord de partenariat et de coopération (APC) avec la Thaïlande, l’un des partenaires économiques les plus importants de la zone Asie-Pacifique de l’Union. Raison suffisante pour se pencher – avec insistance – sur l’état des libertés publiques dans le royaume asiatique.

« Nous ne pouvons pas laisser les gens profiter de la liberté »

Le 7 avril dernier, sous la direction de Lisa Ragher, chargée d’affaires de la délégation européenne en Thaïlande, dix-huit ambassadeurs d’États membres ont ainsi demandé une rencontre avec le ministre des Affaires étrangères du pays, pour finalement n’obtenir qu’une entrevue avec son adjoint, Panyarak Poolthup. Sans que celle-ci n’ait encore mené à des sanctions, les représentants de l’UE ont haussé le ton, dénonçant diverses mesures prises par la junte en violation des droits de l’Homme, et ont exprimé leur inquiétude au sujet du projet de constitution. Les 279 articles de cette nouvelle loi fondamentale, à l’image des déclarations du Général Prayuth Chan-ocha, ont en effet de quoi inquiéter.

« Nous ne pouvons pas laisser les gens profiter de la liberté, sinon il y a des manifestations et le gouvernement ne pourra pas travailler. » C’est en ces termes que le Premier ministre autoproclamé du royaume a accompagné la publication du projet de texte le 21 avril dernier. Les nouvelles règles suprêmes prévoient notamment la nomination d’un Premier ministre ne pouvant appartenir au monde politique ni être élu – une disposition taillée sur-mesure pour les généraux de l’armée. Les institutions sont quant à elles réformées, avec la création de deux chambres : un Sénat et une Assemblée nationale. Sous ses apparences démocratiques, le texte prévoit toutefois que la chambre haute sera composée de membres nommés par la junte via un Conseil national pour la paix et l’ordre (CNPO) ; l’Assemblée ne deviendra quant à elle qu’une chambre d’enregistrement des décisions gouvernementales sans contrepoids politique.

« Sessions d’ajustement du caractère »

Afin que l’illusion soit parfaite, les militaires au pouvoir ont prévu la tenue d’un référendum sur le texte, qui devrait avoir lieu en août prochain. De la « poudre aux yeux » pour les observateurs extérieurs, puisqu’un décret a interdit tout débat sur le texte et prévoit même une peine de dix ans d’emprisonnement pour toute personne qui tenterait d’influencer le choix du peuple en « déformant la réalité ». Ce musèlement de la parole populaire n’est d’ailleurs pas circonscrit au seul projet de constitution ; d’après Jaran Ditapichai, leader des « Chemises rouges » – mouvement militant pour l’instauration d’une démocratie en Thaïlande – en exil à Paris, « pour étouffer toute forme de protestation, la junte a tout simplement interdit les manifestations et procède à des « ajustements d’attitude » parmi ceux qui osent encore critiquer le régime ».

Shawn Crispin, le représentant pour l’Asie du Sud-Est du Comité pour la protection des journalistes, dénonce de son côté le cas de correspondants locaux ayant des « sessions d’ajustement du caractère » en détention militaire. Le gouvernement thaïlandais se défend de toute mesure de rétorsion et préfère voir ces sessions comme des « cours pour promouvoir la compréhension » de sa politique, et dont le but serait de contribuer à la « préservation de l’ordre public » et de « favoriser la cohésion sociale ». Pourtant, force est de constater que la presse est largement muselée depuis deux ans et la censure monnaie courante. Le gouvernement vient ainsi d’interdire tous les numéros du magazine Marie Claire de novembre dernier, qui consacrait un article à « l’addiction aux femmes » du prince héritier de Thaïlande, Maha Vajiralongkorn.

Six ONG, dont Human Rights Watch et Amnesty International, s’inquiètent de la dérive autoritaire en Thaïlande. « Au lieu d’ouvrir la voie à un retour à la démocratie, la junte thaïlandaise élargit ses pouvoirs pour faire à peu près tout ce qu’elle veut, y compris commettre des exactions en toute impunité », déplore Brad Adams, directeur Asie de Human Rights Watch. Face à ces excès, l’UE se contente bien souvent de condamner, comme lors de la visite diplomatique de ses représentants début avril dernier. Après avoir dénoncé les fameuses « sessions d’ajustement du caractère », ces derniers ont condamné fermement un décret autorisant les soldats – à partir du grade de lieutenant – à endosser le rôle de fonctionnaire de police, décision pouvant mener à de nombreux abus – arrestations arbitraires, perquisitions sans mandat, etc. Si la condamnation est un préalable nécessaire et bienvenu, l’UE doit aujourd’hui se poser la question des suites à donner aux actions diplomatiques, en s’attaquant par exemple au portefeuille thaïlandais. Le dilemme est de taille : insister, quitte à déplaire, pour que Bangkok rentre dans le rang, ou privilégier les relations économiques bien-portantes et taire ses outrances en matière de droits de l’Homme ?

Crédits photo : AP/Lalit

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