Djibouti, la lente dérive d’une dictature tranquille

Djibouti, la lente dérive d’une dictature tranquille

Il y a deux mois, le président sortant, Ismaïl Omar Guelleh, a été largement réélu pour un quatrième mandat – un résultat sans surprise, bien que contesté. Alors que le pays connait une crise politique sans précédent, que la pauvreté et le chômage atteignent des niveaux alarmants et que les augures économiques s’assombrissent, le dirigeant semble néanmoins vouloir poursuivre sa fastueuse politique.

Et de quatre. Le président de Djibouti Ismaïl Omar Guelleh (IOG), au pouvoir depuis 1999, a été réélu, le 8 avril dernier, pour un nouveau mandat de cinq ans. Sa victoire est aussi écrasante qu’elle est contestée : 86,68 % des suffrages, dès le premier tour d’un scrutin boycotté par une partie de l’opposition et placé sous l’étroite surveillance des forces de sécurité. Le principal candidat d’opposition, Omar Elmi Khaireh, est arrivé en deuxième position avec seulement 7,32 % des voix. Officiellement, le taux de participation a atteint 68 %. Pourtant, les électeurs ont semblé bouder les urnes et la commission électorale avait même décidé, devant la faible participation, de prolonger d’une heure l’ouverture des bureaux de vote. La délégation de l’Union africaine qui a inspecté les bureaux de vote le jour du scrutin a relevé des irrégularités dans un quart des 124 bureaux de votes visités (il y en avait 456 ouverts pour l’élection).

La communauté internationale se tait

Ce n’est pas la première fois qu’IOG manipule son électorat : la réforme constitutionnelle adoptée en avril 2010 lui avait ainsi permis de briguer un troisième mandat – dont la durée fut réduite de six à cinq ans. Aujourd’hui, le contexte politique est proche de l’implosion, avec les manifestations les plus importantes enregistrées à Djibouti depuis l’indépendance, en 1977, et une large frange de la population appelant au départ du président Guelleh. Qui, afin de calmer la situation, avait promis il y a quelques années : « En 2016, je m’en irai. Cette fois, je peux vous le jurer. » Sauf qu’il a, durant les cinq années qui ont suivi, méticuleusement organisé l’impossibilité de la transition politique afin d’assurer son maintien au pouvoir. Et force est de constater que les signes avant-coureurs s’étaient multipliés. Après une victoire très contestée de son parti, l’UMP, aux législatives, Djibouti a de nouveau connu une vague de vives protestations, qui ont totalement bloqué le pays.

Afin de donner le change, le gouvernement et l’opposition avaient ratifié en 2014 un accord-cadre pour la création d’une Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Celle-ci n’a néanmoins toujours pas été mise sur pied. La coalition de sept partis d’opposition, baptisée l’Union pour le salut national (USN), en avait fait sa revendication phare pour toute participation au scrutin. Le climat entre le régime et les opposant s’était ensuite dégradé ; tellement qu’un état d’urgence fut décrété en novembre 2015. Depuis, plus d’une centaine de militants ou sympathisants de l’USN ont été arrêtés. Les organisations de défense des droits de l’Homme dénoncent encore la répression de toute voix dissidente ; les violences passent à la vitesse supérieure lorsque le 21 décembre, l’armée tire à balles réelles sur un rassemblement pacifique à Balbala (quartier de la capitale djiboutienne). Les tirs nourris sur la manifestation tuent au moins 27 civils, selon la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH). Ne sachant sur quel pied danser, partagée entre une contestation radicale et jouer le jeu politique, l’opposition se divise. Le pays étant l’hôte de plusieurs bases militaires de grandes puissances étrangères (États-Unis, France, Japon et bientôt la Chine), la communauté internationale condamne ces agissements du bout des lèvres.

Une croissance économique (très) inégale

Le bilan économique, quant à lui, est loin d’être convainquant. Si le pays affiche une croissance honnête (6 % en 2014, selon la Banque mondiale), la population n’en voit pas la couleur. Le chômage touche 60 % des Djiboutiens, et 79,4 % d’entre eux vivent en-dessous du seuil de pauvreté relative. Le gouvernement n’a pas su avancer sur les sujets fondamentaux : lutte contre la pauvreté, la sécheresse et la dette du pays. Les priorités pour assurer l’avenir (moderniser l’administration, et renforcer l’éducation pour assurer un avenir professionnel à une population très jeune) sont clairement délaissées. A la place, les deniers publics sont dilapidés dans une politique de grands travaux « mégalomanes » (oléoduc avec l’Ethiopie, aéroports, un parc éolien et une centrale géothermique). L’étude économique de Coface 2015 sur Djibouti met ainsi en garde contre un risque élevé de surendettement ; elle atteste de la volonté d’IOG de laisser sa marque dans le pays, car il sait qu’il ne pourra pas se maintenir au pouvoir éternellement – même si sa stratégie d’étouffer toute opposition sur le territoire lui a valu d’obtenir un quatrième mandat sans trop de difficultés.

Cette poussée des dépenses publiques se traduit par une forte augmentation du déficit budgétaire, qui n’a cessé de se creuser en raison de la montée en flèche des importations de biens d’équipement nécessaires à ces grands travaux. De plus, les conditions de l’endettement du pays se sont sensiblement dégradées depuis que la Chine est la principale source de financement des projets d’investissements publics. Ces emprunts non concessionnels auprès de la Chine ont aggravé les facteurs de vulnérabilité de la dette, avec un remboursement prévu en dix ans, sans période de grâce et un taux d’intérêt supérieur à 5 %. La Banque mondiale, ancien bailleur de fonds du pays, rétive devant l’apparent manque de raison de la politique d’IOG, proposait un taux d’intérêt de 2 %, avec l’étalement des remboursements sur trente ans, et une période de grâce de plusieurs années permettant de ne rembourser le principal qu’une fois le projet réalisé et rentable. A cette allure on estime que la dette publique extérieure culminerait à 79 % du PIB en 2017, selon le FMI. La direction prise par le pays alarme les analystes. Si bien qu’après s’être maintenu artificiellement au pouvoir, il risque bien de laisser un pays ingouvernable à son successeur.

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