Unesco : l’improbable candidature du Chinois Qian Tang

Unesco : l’improbable candidature du Chinois Qian Tang

Le mandat de la Bulgare Irina Bokova à l’Unesco touche à sa fin. Les prétendants à sa succession se bousculent, certains n’hésitant pas à flirter avec la ligne rouge pour imposer leur candidature. Ainsi de Qian Tang, postulant chinois à double casquette, puisqu’il est par ailleurs toujours en poste au sein de l’agence en tant que sous-directeur général pour l’Education. Une situation confortable, qui lui permet d’évangéliser en prétendant remplir ses fonctions de haut fonctionnaire. A ces méthodes douteuses s’ajoute, sur le fond, le peu de légitimité d’un ressortissant chinois à briguer la direction d’un organisme censé « assurer le respect universel de la justice, de la loi, des droits de l’Homme et des libertés fondamentales pour tous »…  

 Depuis le 16 mars dernier, on connaît le nom des neuf candidats qui briguent le poste de Directeur général de l’Unesco. La mission, plurielle, de cette organisation onusienne est de « contribuer à l’édification de la paix, à l’élimination de la pauvreté, au développement durable et au dialogue interculturel par l’éducation, les sciences, la culture, la communication et l’information. » Mais l’Unesco est également un formidable outil d’influence, convoité par de nombreux pays, au nombre desquels, cette année, la Chine. Une candidature dérangeante pour plusieurs raisons.

 

« Profonde désapprobation sur les circonstances de la campagne de M. Tang »

 

Dans les couloirs parisiens du siège de l’Unesco, le candidat de Pékin, Qian Tang, suscite la polémique depuis de nombreuses semaines. En effet, depuis le lancement officiel de la campagne, le représentant chinois s’accroche à son poste de sous-directeur du secteur « Éducation » de l’organisation onusienne. Une fonction qui permet d’accéder à une forte exposition médiatique et à d’importants moyens financiers et humains. Depuis des mois, Qian Tang multiplie les voyages à l’étranger pour récolter l’appui de plusieurs pays, notamment en Afrique. Mais lors de ces déplacements, Qian Tang représente-t-il le responsable de l’Unesco pour l’Éducation ou le candidat de la Chine ? N’y aurait-il pas un léger conflit d’intérêts ?

Ce double statut paraît en tout cas incompatible avec l’organisation d’une campagne juste et égalitaire entre tous les candidats. Le groupe Arabe de l’Unesco s’en est ému par la voix de son président, Khalil Karam. Dans une lettre adressée à la Directrice générale actuelle, Irina Bokova, il dénonce cette « double casquette » du représentant de Pékin, et exprime sa « profonde désapprobation sur les circonstances de la campagne de M. Tang ». Et d’ajouter : « Il y a clairement ici une situation où les intérêts personnels du candidat vont interférer avec la performance de ses obligations officielles, et où sa position comme sous-directeur général lui accordera un avantage compétitif injuste par rapport aux autres candidats ».

Officiellement, la direction générale de l’Unesco n’a pas encore réagi à cette lettre, mais le malaise demeure palpable parmi les fonctionnaires et les représentants étrangers.

 

« Aucune culture des droits de l’homme »

 

Un malaise d’autant plus criant qu’il n’est pas estompé par la faible légitimité de la Chine à prétendre à ce poste. Doux euphémisme. Quel sort le pays de Xi Jinping réserve-t-il aux défenseurs des droits de l’homme et de la paix sur son propre territoire ? La mort, le 13 juillet 2017, du dissident chinois et prix Nobel de paix Liu Xaobo, emprisonné en 2008 par les autorités pour avoir réclamé la tenue d’élections libres, en donne une petite idée. Une mort « mystérieuse », selon l’artiste chinois Ai WeiWei, qui a lui-même passé trois mois en prison en 2009 pour avoir critiqué le gouvernement chinois. Le plasticien déplore la propension des grandes puissances occidentales à fermer les yeux sur la situation de son pays, où il n’existe, de son propre aveu, « aucune culture des droits de l’homme. »

Les journalistes ne sont pas mieux lotis. Selon le dernier classement de Reporters Sans Frontières, l’Empire du Milieu, 176e sur 180 pays, se range en queue de peloton pour la liberté de la presse : seuls la Syrie, le Turkménistan, l’Érythrée et la Corée du Nord font pire. Des milliers d’opposants politiques croupissent toujours dans les geôles du régime. Une situation qui s’est même aggravée depuis l’arrivée au pouvoir en 2015 de Xi Jinping, selon une commission officielle du gouvernement américain : « Sous la direction de Xi Jinping, la Chine est moins libre, plus opprimante, et méprise de plus en plus les normes internationales », résume le rapport annuel de cette commission.

Mais l’UNESCO est aussi garante de la défense du patrimoine mondial, matériel et immatériel. L’effacement programmé des différentes cultures des minorités vivant en Chine, comme les Tibétains ou les Ouïgours, rentre de plein fouet en conflit avec les missions de l’organisation onusienne. À titre d’exemple, le gouvernement de Pékin orchestre depuis de nombreuses années la destruction de la ville historique et pluriséculaire de Kachgar. Située dans la province du Xinjiang, à la frontière des mondes chinois et turcs, Kachgar a longtemps été une étape incontournable de la route de la soie et restait jusqu’à aujourd’hui le symbole de la civilisation ouïgoure. Les autorités chinoises se méfient des particularismes culturels et religieux de cette minorité musulmane, plus proche de l’Asie centrale que de Pékin. Des pans entiers du patrimoine historique et architectural de la ville de Kashgar sont rasés au bulldozer, sans ménagement, pour faire place à un centre-ville moderne plus conforme aux autres villes chinoises. Une manière pour le régime de couper les populations locales de leurs racines pour mieux les maîtriser.

La Chine est régulièrement pointée du doigt pour les dégradations récurrentes que les autorités communistes font subir au patrimoine historique du pays. En septembre 2016, le bétonnage d’un tronçon entier de la Grande Muraille fait scandale : pour préserver ce trésor culturel des détériorations du temps, le pouvoir local avait tout bonnement conseillé… de recouvrir la muraille d’une couche de ciment.

Un projet qui a tout simplement gâché et saccagé une des plus belles parties de la Grande muraille, édifiée en 1381 sous la dynastie des Ming. En 2013, les autorités chinoises avaient aussi été vivement critiquées après la tentative de rénovation d’un temple vieux de trois siècles, dans la province du Liaoning. Les fresques pluriséculaires ont été badigeonnées de peinture aux couleurs criardes et transformées en vulgaires images pour enfants.

Les trésors historiques et naturels chinois sont donc de plus en plus victimes des rénovations grossières ordonnées par la bureaucratie. Une situation ubuesque provoquée par l’empressement des autorités locales pour valoriser leur patrimoine. En effet, depuis plusieurs années, le régime de Pékin tente de se réapproprier l’héritage de la culture ancestrale chinoise, taoïste, shintoïste ou confucéenne : une manière de remplir le vide idéologique créé après l’abandon progressif de la doctrine maoïste depuis la fin des années 1970. La bureaucratie communiste s’efforce donc d’instrumentaliser les vestiges glorieux de l’histoire chinoise à son profit. Un usage politique de la culture qui n’est pas propre à la Chine, mais qui ne saurait être toléré par l’UNESCO quand il est pratiqué par l’une des plus cruelles dictatures du XXIe siècle.

Dans ces conditions, on se demande comment l’UNESCO, si elle était administrée par un Chinois, pourrait entrer en conflit avec Pékin sur ces questions. L’élection de Qian Tang pourrait bien jeter le discrédit sur toute l’organisation onusienne.

David Firlej

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