Adhésion du Monténégro : l’Union européenne prête à tout par peur de la Russie ?

Adhésion du Monténégro : l’Union européenne prête à tout par peur de la Russie ?

Avant d’adhérer à l’Union européenne (UE), un État candidat ne doit pas se contenter de remplir un certain nombre de critères économiques, législatifs et monétaires. Selon l’article 49 du Traité sur l’UE, « Tout Etat européen (…) peut demander à devenir membre de l’Union », à condition de respecter ses valeurs : démocratie, liberté, respect des droits de l’homme, de l’État de droit et des libertés fondamentales, etc. Officiellement candidat à l’UE, le Monténégro a également débuté le processus d’adhésion à l’OTAN. Depuis le 19 mai 2016, le petit pays, issu de la partition l’ex-Yougoslavie, est ainsi autorisé à assister aux réunions de l’OTAN, en tant que « pays invité ».

Malgré ses incontestables progrès formels, nombreux sont ceux qui pointent les lacunes dont souffre encore le Monténégro. Le pays, dirigé d’une main de fer par Milo Djukanovic, au pouvoir depuis 25 ans, est loin de respecter les standards occidentaux en termcs de transparence de la vie publique, de démocratie et de liberté d’expression.

Le Monténégro, « plaque tournante du trafic de cigarettes » avec les djihadistes

La transparence, tout d’abord. Que le Monténégro soit gangrené par la corruption et les trafics en tout genre est un secret de polichinelle. Dès les années 1990, le pays était le lieu de transit d’un gigantesque trafic de tabac en direction de l’Europe de l’Ouest, orchestré par les cigarettiers eux-mêmes, afin d’éviter les taxes européennes. Des activités mafieuses organisées avec la bénédiction du président monténégrin, un certain… Milo Djukanovic.

À la suite de lourdes sanctions financières imposées aux industriels du tabac, on aurait pu croire à une normalisation. Las, selon l’hebdomadaire allemand Die Zeit, le petit pays des Balkans est « redevenu une plaque tournante du trafic de cigarettes », par lequel transiteraient « des milliards de cigarettes à destination du marché européen ». Selon un trio de journalistes balkaniques, pas moins de 3,5 millions de kilogrammes de tabac auraient ainsi transité par le seul port de Bar entre 2013 et 2015.

Mais le plus inquiétant reste à venir. Selon les journalistes auteurs de l’enquête, les liens entre les contrebandiers monténégrins et les djihadistes de Libye sont avérés. Les cigarettes expédiées du port de Bar ont, en effet, été retrouvées au sein de régions libyennes contrôlées par des factions d’Al-Qaïda et de l’État islamique. La société expéditrice, basée aux Émirats arabes unis, collaborait de longue date avec la fabrique de tabac de la capitale monténégrine, Podgorica, gérée jusqu’à l’année dernière…par l’État du Monténégro.

Pour l’un des journalistes ayant enquêté sur l’affaire, « tout le sommet monténégrin est impliqué dans le trafic criminel de cigarettes vers l’Afrique du Nord ». « Une preuve », selon lui, « que ce trafic de cigarettes finançait, entre autres, le terrorisme au Proche-Orient ». Le régime de Milo Djukanovic ne se contente pas de tremper dans la criminalité internationale. L’autocrate règne sans partage sur son pays, restreignant toujours davantage les libertés fondamentales, comme l’ont démontré les dernières élections législatives.

Organisé le 16 octobre 2016, le scrutin a, une énième fois, consacré la victoire de la formation de Milo Djukanovic, le Parti des démocrates socialistes (DPS). Une victoire « marquée par des irrégularités », selon l’agence Reuters. L’élection a été entachée de pressions, menaces et agressions tant sur les électeurs que sur les partis d’opposition. Le jour même du vote, plusieurs sites Internet d’information et de partis politiques ont été fermés ; les applications de messagerie instantanée, comme Whatsapp ou Viber, ont été suspendues le temps des opérations. Un climat délétère, qui fait dire à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) que « les médias ont manqué d’indépendance éditoriale, dans une campagne marquée par des attaques personnelles ».

Corruption généralisée, pouvoir mouillé dans des trafics liés au djihadisme international, vie démocratique muselée… Le Monténégro est donc loin de satisfaire aux critères minimum d’adhésion à l’UE et à l’OTAN. Pourquoi les cénacles européens et atlantistes s’empressent-ils donc de vouloir compter ce douteux partenaire parmi eux ?

Le Monténégro, une carte contre la Russie

Afin de comprendre les yeux doux qu’adressent Bruxelles et Washington à Podgorica, il faut sans doute regarder du côté de Moscou. Pour la première fois depuis l’effondrement du bloc soviétique, la Russie fait peur à l’Occident. Vladimir Poutine n’a jamais été aussi puissant. Ultra-populaire (à 80%) parmi sa population, l’homme fort du Kremlin déploie ses atouts tous azimuts : la Russie a réussi le tour de force d’imposer sa vision pendant la crise syrienne, bombardant Alep Est sans que la communauté internationale ne sache réagir ; dans le même attentisme occidental, elle a envahi et annexé la Crimée, et maintient l’instabilité dans le Donbass ukrainien ; elle passe des accords bilatéraux avec les BRICS et vient de signer un méga-contrat de 400 milliards de dollars avec la Chine, portant sur des livraisons de gaz pour les trente prochaines années ; enfin, la Russie s’est récemment illustrée par les attaques informatiques contre des cibles américaines, démontrant que sa capacité de déstabilisation porte jusqu’aux élections fédérales américaines.

Barack Obama, en fin de règne, a beau clamer que « la Russie est un pays plus petit, un pays plus faible » que les États-Unis, toutes ses actions disent le contraire. Preuve en est les récentes manœuvres militaires de l’Otan, organisées durant l’été 2016 en Europe de l’Est. C’est cette même crainte diffuse de Moscou qui contraint l’OTAN à accélérer son ouverture à l’Est. Après avoir accueilli la Pologne, la Hongrie, ou encore la Roumanie et la Bulgarie, l’adhésion du Monténégro serait un signal fort envoyé au Kremlin. Celui que l’extension de l’OTAN aux anciens pays vassaux de l’URSS n’est pas terminée. Une preuve de force, mais aussi de fébrilité.

Pablo Rosado

 

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