Joseph Kabila, l’homme qui ne voulait pas perdre son trône

Joseph Kabila, l’homme qui ne voulait pas perdre son trône

Le président de la RDC, qui a déjà repoussé d’un an l’élection présidentielle, multiplie les manœuvres pour rester en place et « casser » ses adversaires politiques, dont le très populaire Moïse Katumbi.

À force de rester évasif sur la tenue du scrutin, Joseph Kabila a de nouveau fâché la communauté internationale. Samedi dernier, les Nations unies (ONU), par la voix du représentant spécial de son secrétaire général en République démocratique du Congo (RDC), Maman Sidikou, ont appelé « la Commission électorale nationale indépendante (Céni) à publier sans plus tarder un calendrier officiel et consensuel pour l’organisation des élections » présidentielles et législatives. Qui devaient avoir lieu, initialement, fin 2016, et ce alors que le mandat de M. Kabila a pris fin le 19 décembre dernier.

« Graves violations des droits de l’Homme »

Depuis, en vertu des accords de la Saint-Sylvestre signés le 31 décembre 2016 par le pouvoir et l’opposition, un système de « cogestion » du pays s’est mis en place. Censé assurer une transition pacifique et démocratique, celui-ci semble au contraire s’essouffler et la RDC est plongée dans l’instabilité, voire l’insurrection, depuis quelques mois.

C’est le cas dans la région congolaise du Kasaï, située au centre du pays, à la frontière avec l’Angola. Depuis septembre 2016, les affrontements entre membres de la rébellion Kamuina Nsapu — qui réclament la reconnaissance de certains « pouvoirs coutumiers » — et les forces de l’ordre congolaises ont déjà fait plus de 400 morts et causé le déplacement de plus d’un million de personnes. Certains, à l’intérieur du pays, craignent que Joseph Kabila ne se serve du conflit comme prétexte pour reculer davantage les élections. « Des engagements pris par différentes parties doivent impérativement être respectés. […] Malheureusement, sur le terrain, tout porte à croire que ces élections constituent le cadet des soucis de ceux qui gouvernent », regrette ainsi le quotidien congolais « Le Potentiel ».

Une supercherie qui n’a pas échappé à l’Union européenne (UE), « gravement préoccupée par la détérioration de la situation en RDC ». Bruxelles a récemment sanctionné neuf proches du président Kabila, dont certains sont encore ministres, pour de « graves violations des droits de l’Homme » ; ces derniers sont interdits de circulation au sein de l’UE et ont vu leurs avoirs gelés. Si, de l’avis général, ces mesures sont loin d’intimider le chef de l’Etat congolais — qui a peu d’attaches occidentales —, pourraient-elles en revanche semer la zizanie chez ses partisans, qui entretiennent davantage de relations en Europe ou aux Etats-Unis ?

Fausses excuses         

C’est loin d’être certain. Pour l’instant, le président congolais et son entourage proche semblent se moquer des tentatives occidentales pour faire respecter les droits humains et établir un calendrier électoral. Le porte-parole de la Céni, Jean-Pierre Kalamba, a ainsi balayé d’un revers de manche l’injonction de l’ONU sur la tenue des scrutins. « Ce n’est pas Maman Sidikou que va violer l’indépendance de la [Commission] » a-t-il déclaré ce week-end à l’AFP, expliquant d’ailleurs que la publication du calendrier dépend du vote par le Parlement d’une nouvelle loi électorale. Manque de chance, les députés et les sénateurs sont en vacances et la prochaine session parlementaire ne débutera que le 15 septembre.

Hasard du calendrier ou fausse excuse ? On serait tenté de choisir la seconde, tellement Joseph Kabila semble jouer avec les circonstances et empiler les prétextes pour sans cesse reculer les élections. Et, parfois, non sans audace : en février dernier, le gouvernement annonçait ainsi que le pays ne pouvait organiser de scrutin, car « il sera difficile de mobiliser 1,8 milliard de dollars cette année, comme le demande la Céni, pour [le] financer ». Comble de l’hypocrisie, le ministre du Budget, Pierre Kangudia, estime qu’il est « possible de financer certaines élections avec moins d’argent si les politiques s’entendent sur la séquence à financer », alors que le blocage vient précisément desdits politiques et, plus haut, de Joseph Kabila lui-même.

Et il apparaît que ce dernier préfère dépenser de l’argent dans des activités de lobbying plutôt que dans l’organisation d’un scrutin. La RDC vient en effet de débourser plusieurs millions de dollars pour une campagne de relations publiques à Washington, afin de pouvoir gérer au mieux les crises que rencontre le gouvernement. Une manœuvre osée qui a fait réagir outre-Atlantique, dans les milieux associatifs notamment. « Organiser des réceptions et des cocktails payés par le peuple congolais lui-même semble légèrement inapproprié » souligne Sasha Lezhnev, directeur associé d’Enough Project, organisation à but non lucratif qui étudie les conflits et les cas de corruption en Afrique. « Dans le même temps, pointe-t-il du doigt, le gouvernement n’a toujours pas rempli les obligations qui découle de l’accord avec l’opposition ».

Moïse Katumbi, ennemi public numéro un

Opposition politique de plus en plus harcelée : le 30 juin dernier, jour anniversaire de l’indépendance du pays, plusieurs personnes qui s’apprêtaient à participer à une conférence sur l’application de l’accord de cogestion en RDC ont été arrêtées par les forces de police. Elles s’ajoutent à une longue liste, selon les ONG de défense des droits de l’Homme, d’opposants incarcérés, au nombre desquels figurent plusieurs centaines de membres de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), selon Augustin Kabuya, son porte-parole.

Autre parti politique inquiété par les manœuvres du président, le Parti national pour la démocratie (PND) exige quant à lui la libération de deux de ses dirigeants, arrêtés le 19 juin dernier en marge d’une réunion des amis de Moïse Katumbi, proche du PND. L’ancien gouverneur du Katanga, pressenti pour succéder à Joseph Kabila, a d’ailleurs lui-même fait les frais de sa politique répressive. Jugé en juin 2016 dans une affaire immobilière assez bancale et puni de trois ans d’emprisonnement, M. Katumbi s’est depuis exilé et est de facto interdit d’entrée sur le territoire congolais. Auparavant, Kinshasa l’avait accusé, là aussi de manière un peu farfelue, d’atteinte à la sûreté de l’Etat, pour avoir soi-disant engagé des mercenaires étrangers. Dans quel but ? Le pouvoir en place était resté étonnamment discret.

Pour les partisans de Moïse Katumbi, qui jouit d’une cote de popularité importante en RDC, il s’agit ni plus ni moins d’un acharnement en bonne et due forme orchestré par Joseph Kabila, qui craint de voir son opposant numéro un remporter l’élection présidentielle. D’où l’idée de la reporter sine die. Sauf que, ce faisant, le chef de l’Etat ne prive pas seulement la démocratie de ses armes les plus élémentaires ; il ferme sciemment les yeux sur la situation de son pays — gangréné par des conflits régionaux — et va jusqu’à nier l’existence du peuple. C’est le « constat amer » que vient de tirer Monseigneur Fridolin Ambongo, vice-président de la conférence épiscopale du Congo. Selon lui, « le peuple congolais est aujourd’hui courbé » et « ne pourra plus fonder son avenir heureux sur ce genre de classe politique. »

 

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