Fraudeurs : le numérique les rend visibles, mais ne les dissuade pas

Fraudeurs : le numérique les rend visibles, mais ne les dissuade pas

Enron, Madof, Société Générale, Veolia… Leur point commun ? Ils ont tous connu ou connaissent un scandale financier. Aujourd’hui, impossible d’échapper aux enquêteurs 2.0. Depuis l’avènement du monde numérique, virements et transferts d’argent en tout genre laissent systématiquement une « trace numérique ». Chacune de ces « traces » peut servir d’indice permettant de repérer les malversations, manipulations et autres comportements abusifs. Ajouter à cela une propagation quasi instantanée de l’information et c’est, en quelques minutes, toute la planète qui est au courant pour votre compte bancaire en Suisse ou votre prise de participation dans une société offshore enregistrée aux îles Caïmans

L’éthique financière. Un terme noble dont la raison d’être ne l’est malheureusement pas. Cette « obligation » est en effet le fruit d’une succession de scandales financiers parus dans la presse ces dernières années, et dont les auteurs ont vu leur réputation être sérieusement entachée si ce n’est détruite. De fait, la rapidité de diffusion de l’information corrélée aux « traces numériques » rend la fraude beaucoup plus visible aux yeux des enquêteurs dans un premier temps puis au yeux du monde dans un second temps. À l’ère du numérique, chaque détail est scruté, analysé, et surtout, rendu public. Aussi, le nouveau millénaire a été marqué par une recrudescence de scandales financiers faisant la Une des journaux (Vivendi en 2001, EADS en 2006, Kerviel et Madof en 2008, Panama Papers en 2016). Si le numérique permet de réaliser bon nombre d’opérations et de montage financier rapidement, il en garde toujours une trace.

Le numérique expose les fraudeurs

Tout commence en 2001. Enron était le numéro un mondial du courtage en énergie et la septième entreprise américaine (un chiffre d’affaires d’environ 100 milliards de dollars). L’entreprise avait profité de la dérégulation des marchés pour gonfler artificiellement ses profits et masquer ses déficits en utilisant une multitude de sociétés-écrans. De fait, Enron falsifiait ses comptes pour augmenter artificiellement sa valeur boursière. Cependant, l’éclatement de la bulle « énergie » en Californie en 2001 a précipité la compagnie dans la faillite, en même temps que le cabinet d’audit Arthur Andersen, son complice. Certains dirigeants d’Enron auraient pu s’en sortir. Oui, mais voilà, c’était sans compter sur les historiques de leurs « conversations numériques ». C’est en effet en consultant leurs échanges de mails que les autorités ont pu incriminer l’ensemble des responsables de l’affaire. Arrivée sur scène des premiers enquêteurs 2.0…

Dans un autre registre, Luxleaks, qui a fait la lumière sur une tradition d’optimisation d’évasion fiscale au Luxembourg. Ces deals fiscaux établis entre 2002 et 2010 au Luxembourg ont profité à pas moins de 340 multinationales (dont Apple, Amazon, Pepsi, BNP Paribas, HSBC, Lehman Brothers, Barclays ou encore Axa). Ces dernières ont tiré avantage des règles fiscales souples du pays, mais aussi de l’insuffisance de la réglementation internationale, pour y transférer des profits afin qu’ils y soient taxés à des taux très bas. Dans cette affaire, ce sont des documents numérisés qui prouvent les accusations de fraudes fiscales. Documents, désormais consultables gratuitement en ligne sur le site International Consortium of Investigative Journalists, qui détaillent les caractéristiques de cette manipulation financière.

Cette affaire est également un symbole de la rapidité de diffusion de l’information propre à notre siècle. Entre les alertes et autres notifications sur Smartphones ou tablettes, nous pouvons à chaque instant, où que nous soyons, suivre l’avancée du scandale et même le commenter. Qui dit quoi, qui est condamné, qui ne l’est pas, plus besoin d’attendre pour le savoir. Aussitôt dit, aussitôt transmis.

De nos jours, il est impossible d’arrêter la propagation d’une information sur la toile. Lorsqu’un fraudeur est identifié, il ne devient pas seulement le centre d’attention des autorités, mais celui de la planète entière en quelques instants. Désormais, le tribunal qui juge les resquilleurs n’a plus de limite de taille et impose des sanctions tant financières que sociales, les secondes étant souvent plus dures à assumer que les premières (boycott, animosité, isolement, etc.).

Veolia, prochain sur la liste ?

Le jeu en vaut-il la chandelle ? Nous serions tentés de dire que non. Mais en dépit d’un accroissement des risques et des conséquences, les fraudeurs persistent. L’exemple le plus récent est la double affaire, venue entacher le groupe français Veolia. Philippe Malterre, directeur général adjoint Eau France et Jean-Philippe Franchi, cadre de cette même branche font l’objet d’une « procédure de licenciement » pour opérations financières opaques.

Ils seraient en effet derrière la société Olky Payment Service Provider, basée au Luxembourg. Celle-ci s’est vu attribuer la gestion pendant sept ans de la facturation de la plupart des services d’eau de Veolia en France. Aussi, deux cadres supérieurs étaient secrètement détenteurs d’actions au sein d’une société prestataire du groupe — une violation directe des règles dans le domaine. En outre, les deux compères comptaient à terme revendre ladite société — probablement à Veolia — pour la coquette somme de 200 millions d’euros. Et ce, alors même que le groupe se serre la ceinture : il vient d’annoncer un plan d’économies de 600 millions d’euros.

Des « allégations graves » pour Veolia, qui a « lancé un audit interne portant sur l’opération incriminée, et plus largement sur toutes les sociétés d’expertise de Veolia Eau France. » Le spectre d’un scandale à grande échelle pèse cependant sur le groupe. Et ce d’autant plus qu’en septembre dernier, Vilniaus Energija, compagnie de chauffage lithuanienne dont les parts sont détenues par Veolia, avait fait l’objet de suspicions de profit excédentaire — 24,3 millions entre 2012 et 2015. Il est encore trop tôt pour affirmer qu’il s’agit d’une véritable fraude, et le cas échéant qui en est responsable. Cependant, le chargé de communication de Veolia, Laurent Obadia, aura certainement fort à faire dans les semaines à venir.

A. Giraud

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