Pétrole et gaz au Sénégal : des accusations de corruption qui peinent à convaincre

Pétrole et gaz au Sénégal : des accusations de corruption qui peinent à convaincre

Macky Sall, président du Sénégal, est gêné aux entournures par des accusations de corruption qui touchent son frère, Aliou Sall. Mais ces accusations, portées par des opposants du pouvoir et relayées par les médias, sont fragiles et ne convainquent pas la justice internationale.

« L’homme kantien a les mains pures, mais il n’a pas de mains ». C’est par cet aphorisme que l’essayiste Charles Péguy décrivait les injonctions contradictoires qui pèsent sur tout réformateur : porter haut une morale marmoréenne mais stérile ? Ou se faire le héraut du changement… quitte à être trainé dans la boue ?

C’est ce second destin que semble connaître aujourd’hui le président du Sénégal, Macky Sall. Depuis quelques jours, le chef d’État est sous le feu des critiques de l’opposition après qu’un reportage de la BBC accuse Aliou Sall, son frère, d’avoir reçu des pots de vin de la part de Frank Timis, un homme d’affaires roumain sulfureux. Mais si les accusations s’accumulent, les preuves tardent à venir, et l’affaire semble faire l’objet d’une curieuse réécriture de l’Histoire.

« Huit forages sur dix sont un échec »

Quand en 2011, Franck Timis déclare le lancement de missions d’explorations au large du Sénégal, l’annonce fait les choux gras de la presse locale. Le milliardaire roumain, ayant fait fortune en Afrique, souhaite miser près de 60 milliards de francs CFA pour conduire des explorations dans les eaux marines profondes du Sénégal. Pour ce faire, Timis mise sur l’influence et les connaissances d’un homme rencontré en 2010, durant un séjour à Pékin : Aliou Sall, le frère de l’actuel président.

À l’époque, la presse ne s’émeut d’ailleurs que modestement de l’implication de « Monsieur Frère » et pour cause : Macky Sall, opposant au président Wade, n’a pas encore rencontré le destin présidentiel qui sera le sien. Par ailleurs, les médias doutent du succès de l’entreprise. Dakar Actu rappelle que « cet important risque financier » pourrait se révéler « non productif », car rien ne prouve « de façon absolue » la présence du précieux or noir. Qu’importe, puisque les cadres de Petrosen, la Société nationale des pétroles, auraient arraché « un bon pourcentage » à Franck Timis – ce qui semble ravir tant l’administration que les Sénégalais.

La suite est connue : Franck Timis a fait taire ses contradicteurs et a remporté son pari, multipliant près d’une centaine de fois la mise de départ. Ce coup de poker aurait-il pu être anticipé ? Difficilement, si l’on en croit l’intéressé. « En matière d’exploration, on peut investir des millions de dollars pour rien. Au cours des dernières décennies, le taux de découverte est de 8%. J’ai dépensé 100 millions de dollars dans l’exploration au Sénégal. Heureusement d’ailleurs qu’on a découvert du gaz, alors qu’au Libéria 300 millions de dollars ont été engloutis et rien n’a été découvert. Donc, c’est un secteur à risque. »

L’Institut français du pétrole Énergies Nouvelles confirme, dans un rapport, cette tendance négative, indiquant que les taux de découverte sont au « plus bas niveau depuis les années 1950 ». Dans le Monde Afrique, le géologue Fary Ndao abonde dans ce sens et justifie le rôle des hommes d’affaires comme Timis. « L’Etat a besoin des compagnies étrangères pour assumer le risque d’exploration. Huit forages sur dix sont un échec. Or un forage peut coûter plusieurs dizaines de milliards de francs CFA [soit plusieurs dizaines de millions d’euros]. Un pays pauvre comme le Sénégal ne peut pas s’aventurer dans l’exploration pétrolière. On a d’autres secteurs à financer en priorité. »

Sénégal-Pétrole-Gaz-PetroTim

Les champs pétroliers et gazier de PétroTim sont à cheval sur la Mauritanie et le Sénégal.

Manœuvres politiques

Huit ans après, le discours ambiant n’est plus le même. Ce qui apparaissait encore en 2012 comme un choix de bon sens a été violemment dénoncé dans un reportage de la BBC, diffusé début juin. Et les apologistes les plus zélés du projet tournent aujourd’hui casaque.

Ainsi, Abdoul Mbaye, ancien Premier ministre de Macky Sall, déclare, au sujet du champ gazier de la Tortue, que « le conflit d’intérêt est manifeste ». Dans le reportage, Mbaye évite soigneusement de préciser à la journaliste qu’il était pourtant cosignataire du décret d’attribution des concessions qu’il dénonce aujourd’hui. Sommé de s’expliquer dans la presse, l’homme politique se justifie en prétendant qu’un « faux rapport » lui aurait été fourni. Un faux rapport dont personne, à part lui, ne connaît l’existence. Le refus d’Abdoul Mbaye de parler à la Division des investigations criminelles (DIC), en charge de l’enquête, ne facilite d’ailleurs pas l’investigation en cours.

D’ailleurs, le procureur général de la Cour d’Appel de Dakar Serigne Bassirou Gueye s’impatiente. « Le chef de la DIC a été instruit par nos soins de n’épargner personne, de ne négliger aucune information, de ne sous-estimer aucun témoignage, de ne laisser en rade aucun document », martèle le magistrat, avant de s’adresser directement aux opposants. « Les enquêteurs vous attendent pour que les efforts de clarification quittent les médias et les réseaux sociaux pour aller alimenter utilement l’enquête ».

Malgré ces appels du pied, ni Abdoul Mbaye, ni Mamadou Lamine Diallo (qui témoigne également dans le reportage), ni même Ousmane Sonko – le responsable du mouvement “Les Patriotes” et l’un des plus virulents détracteurs du gouvernement – ne se sont présentés à la justice. Cette politique de la chaise vide interroge le journal Mediapart – qui rappelle au passage l’agenda politique des détracteurs – mais aussi la presse spécialisée, qui dénonce l’absence de preuves.

Diallo-Mbaye-Sonko-Sénégal

Pour Abdoul Mbaye, Ousmane Sonko et Mamadou Lamine Diallo, l’affaire Aliou Sall est un marronnier politique qu’ils ont su, depuis 2014, exploité à leur avantage.

Le Sénégal, 8ème pays le moins corrompu d’Afrique

Dans son numéro du 12 juin 2019, la lettre spécialisée “Africa Intelligence” prévoit en effet que l’enquête « n’aboutira à rien », arguant que les estimations de redevances, entre 9 et 12 milliards de dollars, semblent « difficiles à étayer ». « Il est peu commun qu’une société qui a vendu ses parts dans un champ continue de toucher des royalties sur la production dudit champ », rappellent les journalistes spécialisés. « L’usage (…) est de simuler un échéancier de royalties pour estimer le prix d’une participation, mais il ne s’agit le plus souvent que de projections, et pas d’engagement. » Toujours selon Africa Intelligence, les arguments de la BBC n’ont convaincu ni le Département de la justice américaine ni le Serious Fraud Office britannique, dont dépend le pétrolier BP (ultime bénéficiaire du contrat).

Il se trouve par ailleurs que c’est sous Macky Sall que le Sénégal a gagné ses lettres de noblesse en matière de transparence. Celui qui l’an dernier déclarait, lors de la 3e Assemblée générale de l’Association des autorités anticorruptions d’Afrique (AAACA) à Dakar, que « le moment est venu de renégocier tous ces contrats portant sur les ressources naturelles en Afrique », a fait de la lutte contre la corruption au Sénégal son cheval de bataille.

Au cours de son premier mandat, le président Sall a mis en place ou renforcé plusieurs organismes de lutte contre la corruption, tels que l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC), la Cour de répression de l’enrichissement illicite ou encore la Cellule nationale de traitement des informations financières (CENTIF). Entre 2012 et 2019, 97 lois ont été votées afin de réformer les codes pénal, forestier, minier et celui de la justice militaire.

Ce volontarisme n’a pas manqué de recueillir les satisfécits des organisations internationales, à l’image de l’ONG anticorruption Transparency International. Dans son index international de la corruption mondiale, considéré par les experts comme la référence en la matière, l’ONG attribue au Sénégal la huitième place des pays les moins corrompus d’Afrique. Le pays de la Téranga fait également partie des quatre États qui ont le plus progressé dans le domaine de la lutte anticorruption, juste derrière l’Estonie et la Côte d’Ivoire.

Autant d’arguments qui interrogent le fond de l’affaire — et la bonne foi des lanceurs d’alerte à l’origine du scandale.

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