Le Sénégal va-t-il conjurer la malédiction des matières premières ?

Le Sénégal va-t-il conjurer la malédiction des matières premières ?

Le Sénégal prévoit l’arrivée massive de devises issues de l’exploitation de gisements d’hydrocarbures découverts il y a peu. Afin d’employer au mieux cette manne et de ne pas tomber dans les mêmes écueils que bon nombre de pays dont la population demeure aussi pauvre que le sous-sol est riche, le gouvernement sénégalais s’organise. 

Ne pas céder à la facilité

Mardi 2 juillet, le président sénégalais Macky Sall a affirmé vouloir « mettre son pays à l’abri des convulsions symptomatiques de l’exploitation du pétrole et du gaz dans certains pays développés ou en développement ». Le Sénégal est depuis 1997 un petit producteur de gaz, mais les réserves de pétrole découvertes ces 3 dernières années — estimées à 3 milliards de barils — devraient transformer le Sénégal en exportateur net à partir de 2022, avec un apport de 50 milliards de dollars au PIB sénégalais.

Afin de préparer l’arrivée de cette manne, le chef de l’État a appelé à « faire preuve d’humilité et de prudence » afin que « les ressources naturelles, propriétés du peuple en vertu de la Constitution, profitent à toutes les composantes de la nation. »

Un souhait qui s’appuie sur les travaux du Comité d’orientation stratégique du pétrole et du gaz (Cospetrogaz) qui visent à garantir une bonne gestion des ressources en hydrocarbures de ce pays de 15 millions d’habitants. Le président Sall a par ailleurs confié avoir toujours veillé à ce que le gouvernement soit assisté d’avocats et juristes spécialisés dans le domaine énergétique lors de la négociation des contrats avec les partenaires et les investisseurs.

Au-delà des discours, cette volonté politique de transparence, de justice et d’efficacité est d’ores et déjà très concrète : le 2 juin dernier, la diffusion d’un documentaire de la BBC accusant Aliou Sall — le frère du président — d’avoir touché des pots-de-vin à l’occasion de l’attribution des concessions sur les champs gaziers a entraîné une réaction immédiate des autorités sénégalaises. Bien que les auteurs n’aient pas apporté les preuves de leurs accusations — cependant largement relayées par l’opposition –  le ministère de la Justice a immédiatement saisi le Procureur général de la cour d’appel de Dakar afin de faire toute la lumière sur les conditions d’attribution de ces concessions. Le président Sall a également pris la parole, affirmant que « s’il faut sanctionner, nous allons sanctionner ».

Cette réaction très encourageante est la mise en œuvre d’une promesse phare du candidat Macky Sall, porté au pouvoir en 2012 par des électeurs exaspérés par une corruption endémique, gangrenant de l’intérieur services de l’État et la société tout entière. Dès le début de son mandat, le nouveau président fait voter par l’Assemblée nationale la création de l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC) dont l’efficacité permet désormais au Sénégal d’être en tête des pays d’Afrique subsaharienne dans le classement de Transparency International.

Échapper à la « malédiction des matières premières »

Faisant déjà figure d’exception sur le continent en matière de lutte contre la corruption, le Sénégal entend persévérer dans sa singularité en entrant dans le club très fermé des pays échappant à la « malédiction des matières premières », comme la Norvège ou le Chili, les rares nations qui n’ont pas basculé dans une dépendance dangereuse à l’exploitation de leurs sous-sols.

La « malédiction des matières premières », concept élaboré par le chercheur américain Richard Auty dans les années 1990, sert à décrire la situation de pays en grandes difficultés économiques et sociales alors qu’ils bénéficient d’importantes ressources minières, pétrolières ou gazières.

Un paradoxe d’abord provoqué par un déséquilibre dans l’économie : les ressources financières issues de l’exploitation des matières premières sont telles que les autres secteurs d’activités peinent à être rentables et à se développer. L’industrie est particulièrement touchée par ce phénomène, car l’exportation de matières premières entraîne un renchérissement de la monnaie nationale, ce qui détériore la compétitivité du secteur manufacturier : c’est ce qu’on appelle « la maladie hollandaise », car, dans les années 1960, l’exploitation de gisements de gaz dans la mer du Nord avait conduit à une appréciation du florin et à un déclin de l’industrie batave. Un manque de diversification qui pèse sur l’économie tout entière, comme c’est encore le cas dans des pays comme le Venezuela ou l’Algérie.

De plus, l’exploitation et l’exportation de ces matières premières sont des secteurs particulièrement perméables à la corruption et aux luttes de pouvoir. Souvent géré par une poignée d’entreprises, elles-mêmes proches du pouvoir politique, le secteur est une rente facilement captable par des élites corrompues. Une situation qui empêche alors une circulation saine de l’argent dans l’économie et favorise le creusement des inégalités et les régimes autoritaires.

L’addiction aux rentes pétrogazières ou minières peut donc facilement faire perdre la tête et entraver le développement de pays pourtant potentiellement très riches.

C’est une problématique dont semblent avoir bien pris conscience les autorités sénégalaises, fortes des expériences malheureuses de leurs voisins. Le pays francophone est donc à la croisée des chemins :  anticipant un apport massif de pétrodollars à même d’accélérer son développement, le cas sénégalais pourrait être une occasion unique de mettre un terme à la malédiction des matières premières. Pour ce faire, le gouvernement de Macky Sall devra garder le cap fixé en matière de bonne gouvernance, de lutte contre la corruption et d’utilisation des ressources du sous-sol au bénéfice du plus grand nombre.

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