Bénin : décès d’Albert Tévoédjré… et d’une certaine idée de la démocratie?

Bénin : décès d’Albert Tévoédjré… et d’une certaine idée de la démocratie?

Décédé à l’âge de 90 ans, Albert Tévoédjré fut l’une des grandes figures intellectuelles et politiques du Bénin, et l’un des grands artisans du renouveau démocratique du pays dans les années 1990. Il ne manquait pas de tacler l’actuel président de la République, Patrice Talon, pour son exercice du pouvoir.

Depuis le 6 novembre, les Béninois pleurent la disparition de « Frère Melchior ». Le professeur Albert Tévoédjré, homme de culture et brillant orateur, témoin des années d’indépendance du Bénin, de la révolution et du renouveau démocratique du pays, s’est éteint à Porto-Novo, la capitale administrative, à presque 90 ans. Il fut finalement vaincu par la fatale issue de la vie, lui qui s’était félicité d’avoir « vaincu la fatalité » de l’oppression politique en 1990.

« Contrat de solidarité »

Au début des années 90, le Bénin sort alors tout juste d’une période économique et sociale difficile, qui mènera à la chute de l’ « ancien régime » et à l’adoption d’une nouvelle constitution, dont Albert Tévoédjré fut l’un des grands artisans. Homme de révolte – quand il s’agit de répondre à l’injustice –, de concorde et de bienveillance, celui que l’on surnommait le « renard Djrègbè » (sa ville d’origine) avait chevillée au corps la passion non seulement de l’Afrique mais également de la solidarité. L’Afrique révoltée, publié en 1958, et La Pauvreté, richesse des peuples, en 1978, deviennent des ouvrages cultes, dès leur sortie, dans les milieux humanitaires.

Cette lutte pour un égalitarisme sans faille, Albert Tévoédjré la tient aussi bien de son éducation catholique que de son expérience professionnelle. Dans les années 1970, alors qu’il est directeur général adjoint du Bureau international du travail (BIT) – après avoir occupé le siège du coordinateur régional pour l’Afrique en 1966 –, il commence à développer le concept de « minimum social commun » et celui de « contrat de solidarité », qui doivent selon lui renouveler l’approche des relations Nord-Sud, teintée d’un très fort impérialisme occidental, confisquant savamment leur souveraineté aux Etats africains.

Sur l’échiquier national béninois, si Albert Tévoédjré n’a jamais connu l’ivresse des grandes victoires politiques – on le disait trop rêveur –, il n’en a pas moins réussi à faire avancer ses pions pour une véritable démocratie au Bénin. L’un de ses paris ? Le dialogue national, dépassant clivages et rancœurs pour s’attaquer aux racines du mal, à la confiscation des droits politiques citoyens par des forces antidémocratiques. Car « il était préoccupé au plus haut point par tout ce qui pouvait dégrader, diminuer l’homme africain »rappelle Jean-Baptiste Placca, éditorialiste sur RFI Afrique.

« Président, il faut finir le travail »

Préoccupé, Albert Tévoédjré l’était également, ces derniers temps, par la trajectoire que prend « son » pays depuis l’arrivée de Patrice Talon au pouvoir en 2016. Le simulacre d’élections législatives, un peu plus tôt cette année, où seuls deux partis pro-Talon ont été autorisés à concourir – pour des raisons administratives officiellement –, est à ce titre évocateur : l’actuel chef de l’Etat, qui adopte une vision très personnelle de la fonction présidentielle, rompt totalement – et ne s’en cache pas – avec l’exercice du pouvoir tel que théorisé par Albert Tévoédjré.

Il y a quelques semaines, celui-ci réagissait d’ailleurs au « dialogue politique » mis en place par Patrice Talon, dont les conclusions lui ont été remises le 12 octobre. Simulacre, là aussi, de bonne volonté démocratique, de la part d’un président qui exclut des discussions avec ses adversaires. « Il faut être deux pour dialoguer », rappelait alors Albert Tévoédjré, qui voyait dans cet exercice présidentiel rien moins qu’une « plaie non traitée ». Avec sa disparition, mercredi 6 novembre, le Bénin perd-t-il l’espoir de voir un jour cette escarre guérie ?

Dans la tête du sage béninois Albert Tévoédjré – comme dans celle de beaucoup d’observateurs –, la présidence Talon ne pourrait être qu’un épisode, une parenthèse à refermer pour retrouver le fonctionnement démocratique qui caractérise le Bénin depuis les années 90. Pour commencer cette évolution, il faudrait ainsi « décloisonner le dialogue » pour le rendre plus « inclusif ».

Un appel à l’action comme testament politique que l’ancien chef de l’Etat Nicéphore Soglo a parfaitement entendu. « Président, il faut finir le travail », lui a d’ailleurs dit au téléphone Albert Tévoédjré la veille de son décès.

 

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