Djibouti, la fin de l’équilibre

Djibouti, la fin de l’équilibre

Idéalement situé à la frontière entre la Corne de l’Afrique et la péninsule arabique, Djibouti a su pendant des décennies profiter de sa position stratégique pour établir un équilibre multipolaire et s’assurer la protection des grandes puissances. La balance semble cependant être en train de basculer en faveur de la Chine, avec le concours de plus en plus évident du président Ismaïl Omar Guelleh (IOG).

 Un petit État qui joue de son positionnement stratégique

Le 20 décembre dernier, Ismaïl Omar Guelleh a officialisé sa candidature pour un cinquième mandat à la tête de la République de Djibouti, en marge d’un sommet extraordinaire de chefs d’État de l’Autorité intergouvernementale pour le développement consacré aux tensions qui traversent actuellement la Corne de l’Afrique. Au micro de la Radiotélévision djiboutienne, le président de 73 ans s’est engagé à « continuer d’œuvrer pour traduire dans les faits les aspirations de la jeunesse à un avenir meilleur » – une thématique sociale déjà déployée en 2016, mais toujours d’actualité dans un pays où le chômage dépasse les 45 % et où la croissance a avoisiné 1% en 2020.

Ismaïl Omar Guelleh est au pouvoir depuis 1999 – soit depuis près de 22 ans – et a cependant de grandes chances de l’emporter lors du scrutin d’avril prochain face à une opposition morcelée et dont les membres sont régulièrement harcelés, voire arrêtés par les autorités. Djibouti est en effet devenu, pour reprendre les mots de Gérard Prunier dans le Monde Diplomatique, « moins un pays quune cité-État commerciale contrôlée par un homme ». Ce petit pays de 23 000 km2 – soit 24 fois moins que la France, dont il a pris son indépendance en 1977 – dont la population est « prise entre lenclume du militarisme global et le marteau de la dictature locale » (le Monde Afrique, 1er novembre 2017) a néanmoins toujours su éviter les sanctions internationales en jouant de sa situation géostratégique idéale convoitée par de nombreuses puissances : situé à l’embouchure de la Mer rouge – où transite près de 10% du trafic maritime mondial et de grandes quantités d’hydrocarbures – le pays est une passerelle commerciale entre la péninsule arabique et l’intérieur de la Corne de l’Afrique.

Depuis son indépendance et la fin de Guerre froide, Djibouti a su habilement jouer la carte d’un positionnement multipolaire, devenant ainsi le pays au monde qui, en temps de paix, héberge le plus de bases militaires étrangères : France, États-Unis, Allemagne, Japon, Italie, Chine… Le pays est par conséquent dorloté par ces locataires, mais la population de près d’un million d’habitants ne cesse de s’appauvrir. En cause, principalement : la corruption.

Un équilibre rompu au profit de la Chine

Ce subtil équilibre djiboutien qui a permis la stabilité du pays aurait-il néanmoins fait long feu ? C’est la question que tout observateur se pose face à la place grandissante que prend le partenaire chinois, pour qui le président Guelleh semble avoir pris fait et cause.

Le cas du port de Doraleh et à ce titre particulièrement édifiant. En juin 2000, un partenariat de 10 ans est scellé entre Djibouti et Dubaï World pour l’extension du port de Djibouti, du terminal à conteneurs de Doraleh et du terminal pétrolier, ainsi que pour la construction d’un hôtel de haut standing. Puis, en 2006, une filiale de Dubaï World dénommée DP World et appartenant majoritairement aux Émirats arabes unis obtient la concession du terminal à conteneurs de Doraleh avec un tiers des parts, et ce pour une durée de 30 ans renouvelable deux fois. DP World y investit 400 millions de dollars.

Or, la même année, les autorités djiboutiennes dénoncent le contrat conclu avec DP Word et le le gouvernement résilie avec effet immédiat et de manière unilatérale la concession du terminal à conteneurs de Doraleh, réalisant de fait une nationalisation à travers une nouvelle gestion 100% djiboutienne du terminal. Une décision brutale qui a largement refroidi les investisseurs occidentaux, désormais beaucoup plus frileux pour investir dans le petit pays africain.

En avril 2019, DP World a vu ses recours devant les juridictions internationales porter leurs fruits, Djibouti ayant été condamné par la Cour internationale de justice à verser 385 millions de dollars d’indemnisation (plus les intérêts) à l’entreprise émiratie. Mais le gouvernement de Djibouti a ignoré cette décision, et il a été rapporté en juillet 2019 qu’il demanderait à la Haute cour de Djibouti d’annuler la décision. Le 10 janvier dernier enfin, la Cour arbitrale internationale de Londres a rendu un nouvel avis imposant à la République de Djibouti la restitution du terminal à conteneurs de Doraleh à DP World.

Dans l’ombre, la Chine a profité de cet imbroglio pour faire discrètement son entrée dans le port de Djibouti en 2013 : l’opérateur portuaire China Merchants Port Holdings Co Limited est alors entré au capital d’une nouvelle société appelée Ports of Djibouti SA, dont les principaux actifs comprenaient le port de Djibouti et le port polyvalent de Doraleh. En résumé : l’exclusivité dont bénéficiait DP World dans les ports de Djibouti est mécaniquement revenue à China Merchants Port Holdings Co Limited. Les navires chinois profitent ainsi selon le Wall Street Journal d’une « manutention prioritaire et de frais damarrage plus bas, ce qui donne aux transporteurs chinois et à leurs clients maritimes un avantage dans le concours pour livrer autant de marchandises que possible dans les plus brefs délais vers les marchés européens ».

Peu de temps après, en janvier 2017, commencent les travaux de construction de l’immense zone de libre-échange reliée au port de Djibouti, devant être achevés en 2028. Ceux-ci sont réalisés par le port chinois de Dalian, et les 3,5 milliards de dollars d’investissements nécessaires à la réalisation du chantier ont été essentiellement avancés par la Chine.  La première phase de cette zone franche – dénommée Djibouti Free Trade Zone – a été inaugurée en juillet 2018. Les trois quarts des 21 entreprises déjà présentes sont chinoises.

Plus récemment, le 8 octobre 2020, le président Guelleh a inauguré le début de la construction d’une cité d’affaires dénommée « East Africa International Spécial Business Zone » sur les anciennes installations du port de Djibouti. Là encore, la China Merchants Port Holdings Co Limited participe au financement. L’entreprise chinoise est désormais présente dans tous les ports et dans tous les projets de construction de ports de Djibouti, et va même jusqu’à étendre son influence dans les universités de Djibouti, en inaugurant par exemple un programme intitulé « C-Blue » en partenariat avec l’Institut des cadres de gestion des transports de Chine. Il convient aussi de noter que le déploiement de la China Merchants Port Holdings Co Limited à Djibouti est en partie dû à son union avec le mastodonte chinois China Harbour Engineering, connu pour ses passe-droits et ses pratiques d’influence douteuses supposées dans de nombreux ports africains selon le site d’information guinéen le Djely.

Cette mainmise chinoise sur l’activité économique de Djibouti ne passe plus inaperçue : le 2 mai 2018, deux sénateurs américains ont alerté dans un courrier le conseiller à la sécurité nationale d’alors, John Bolton, en affirmant que le président Omar Guelleh semble disposé à « vendre son pays au plus offrant ». Une tendance qui est le symptôme d’un régime qui n’arrive plus à maintenir l’équilibre géopolitique qui faisait sa force. La Chine deviendra-t-elle à court terme le partenaire quasi exclusif de Dijbouti, élément clé de la nouvelle route de la soie mise en place par Xi Jinping ?

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