Une Arménie sous pression aussi enclavée que le Haut-Karabagh ?

Une Arménie sous pression aussi enclavée que le Haut-Karabagh ?

A la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, les tensions demeurent vives et la guerre est loin d’appartenir au passé. Malgré le cessez-le-feu du 6 novembre 2020 signé sous l’égide de la Russie, les forces azerbaïdjanaises qui ont conquis d’importants territoires du Haut-Karabagh poursuivent le harcèlement de leur voisin. Sous pression interne et externe, le Premier ministre arménien s’est dit prêt à mener des pourparlers avec la Turquie, allié actif et décisif de l’agresseur. Une Turquie contrariée par le regain d’influence russe dans la région.

Le déploiement d’environ 2000 soldats de « maintien de la paix » russes n’empêche pas le harcèlement et l’humiliation continue des Arméniens par l’Azerbaïdjan, dans l’indifférence générale des capitales européennes. Des tirs de soldats azerbaïdjanais visant soldats et civils arméniens se font entendre tous les jours. Le dernier soldat arménien tué est tombé le 1e septembre dernier. Désespoir et profonde crainte de l’avenir règnent dans un pays malmené qui n’a pas su défendre efficacement l’année dernière face à des troupes bien équipées, conseillées et appuyées par la Turquie, « pays frère » de l’Azerbaïdjan. Sans oublier 2 à 3000 djihadistes venus de Syrie via les terres turques.

Le conflit de six semaines avait provoqué la mort de 6 à 10.000 personnes. L’offensive azerbaïdjanaise sur l’enclave disputée du Haut-Karabagh a due être stoppée après l’intervention de la Russie, proche des deux belligérants. Le cessez-le-feu du 9 novembre a gelé une offensive, davantage qu’un conflit historique. Les soldats russes sont censés freiner les ardeurs des attaquants durant cinq ans, mais pas seulement. « Les arrière-pensées du Kremlin sont évidentes. Moscou rêvait de reprendre pied dans cette région du sud du Caucase dont elle avait peu à peu été évincée » écrit un journaliste du Figaro, dans un reportage décrivant la situation dramatique subie par le peuple arménien (« Karabakh arménien, opération survie »).

Frustrée, la Turquie souffle le froid et le tiède

Il est peu de dire que les relations entre l’Arménie et la Turquie sont très tendues depuis le génocide perpétré par l’empire ottoman en 1915. Génocide d’ailleurs reconnu en avril dernier par les États-Unis, tandis qu’Ankara n’a de cesse de le nier. La frontière entre l’Arménie et la Turquie est fermée depuis les années 90 ; les Arméniens, encore menacés dans leur intégrité territoriale et leur identité culturelle comme religieuse, se sentent toujours comme des proies constamment guettées et menacées.

L’intervention russe a contrarié  Ankara, comme l’explique Richard Giragosian, directeur du Regional Studies Center de Erevan, interviewé par le quotidien libanais L’Orient-Le Jour : « La Turquie a cependant été frustrée, alors qu’elle assume un rôle de maintien de la paix moins important que prévu, tenu par la Russie. Une possible normalisation des relations avec l’Arménie permettrait à Ankara (…) de regagner un siège à la table des négociations avec Moscou pour la reconstruction d’après-guerre. » Un « après-guerre » encore très hypothétique aujourd’hui.

Affrontant une crise militaire, morale et économique, le pouvoir arménien semble divisé sur la marche à suivre, notamment vis à vis de l’ennemi historique turc. Le 8 septembre dernier on lisait non sans surprise que le Premier ministre arménien Nikol Pachinian se déclarait prêt à une discussion afin de rétablir des relations entre les deux pays. Terrible aveu de faiblesse ou pragmatisme ? Cette déclaration faisait suite à une proposition en ce sens émise par le président turc Erdogan, habitué à chauffer le froid et le chaud, ou plutôt le tiède et le glacial. « Pour la Turquie, l’ouverture de la frontière avec l’Arménie ouvre la voie vers le Caucase du Sud, ce qui équivaut à son tour à une diminution de l’influence russe » explique un expert dans le quotidien libanais.

De timides négociations, une inquiétude toujours vive

Les « signaux positifs » envoyés par la Turquie, auxquels à réagi la Premier ministre Pachinian réélu cet été aux cours d’élections législatives anticipées, n’ont pas été accueillis favorablement en Arménie. Ainsi le ministre arménien des Affaires étrangères a tenu à mitiger la portée des contacts dans un contexte politique fort tendu : « A ce stade, il n’y a pas de négociations au sujet de la normalisation des relations entre les deux pays ». Il précisa ensuite que les rencontres entre diplomates « se limitent à leur participation à des discussions multilatérales sur différentes questions inscrites à l’agenda international » (armenews.com).

Des contacts qui pourraient ne pas aller beaucoup plus loin si Erdogan continue d’appuyer l’exigence de Bakou d’abandon par Erevan du Karabagh arménien, comme condition d’une normalisation. Pour l’instant l’heure est toujours à la crainte d’une reprise des hostilités, alors que les incursions de troupes azerbaïdjanaises sont régulièrement remarquées, parfois très proches d’Erevan. L’avenir de l’enclave arménienne du Haut-Karabagh s’annonce sombre. Et, comme le souligne le reportage du Figaro cité plus tôt : « Entourée sur 1300 kilomètres (85 % de ses frontières) par l’Azerbaïdjan et la Turquie, l’Arménie n’est-elle pas au fond, elle aussi, une enclave ? ». Une guerre territoriale et son arrière-plan religieux qui ne semble pas encore inquiéter les dirigeants des pays occidentaux, dont le silence est étourdissant. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard ?

Gaëtan Mortier

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