Chinafrique, une influence qui Empire : l’exemple de Djibouti

Chinafrique, une influence qui Empire : l’exemple de Djibouti

Présente sur le continent africain depuis plus d’un demi-siècle, la Chine a progressivement remplacé ses prédécesseurs européens en tant que principal partenaire commercial de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. Au-delà de son impact économique, Pékin multiplie également les opérations diplomatiques pour développer son influence sur la politique de ses « partenaires ».

On connaissait la « diplomatie du ping-pong » – en 1971, l’amitié de joueurs américains et chinois avait favorisé le réchauffement des relations entre la Chine et les États-Unis. On connaît moins la « diplomatie des stades », née à la même période mais qui s’est largement développée au fil des décennies. Le concept est simple : financer la construction de stades dans les pays africains en échange d’un accès à des contrats importants, notamment dans l’extraction de matières premières et les marchés publics. Cette stratégie, Pékin l’a initiée dès 1970 en Tanzanie, où l’État s’est fait bâtir un stade de 15 000 places sur l’île d’Unguja. Une première coopération qui a ouvert la voie à une longue série d’autres en Afrique subsaharienne : Rwanda, RDC, Kenya, Ouganda, Djibouti, Mauritanie, Sénégal, Niger, Bénin, Maurice, Burkina Faso, Ghana, Angola, etc.

En 2010, la diplomatie des stades avait déjà donné naissance à pas moins de 52 nouvelles infrastructures dans 30 pays différents, pour un montant approchant les 40 milliards de dollars, selon les chiffres recueillis par franceinfo. Au total, en un demi-siècle, près d’une centaine de constructions et de rénovations de stades en Afrique seraient « made in China », selon l’enquête du Monde. Et ces dernières années, la tendance semble même s’être encore accélérée. La ferveur grandissante autour de la CAN (Coupe d’Afrique des Nations de football), qui déchaîne les passions dans de nombreux pays, n’y est pas étrangère. En prévision de la prochaine édition, qu’elle accueillera en 2023, la Côte d’Ivoire s’est ainsi fait offrir trois stades par la Chine, dont celui érigé au nord d’Abidjan et qui porte le nom du président Alassane Ouattara. Pour la CAN 2019, le Cameroun avait, pour sa part, eu droit à deux équipements flambants neufs. Quant au Gabon, tous les stades de l’édition 2017 sauf un étaient de construction chinoise. Comme d’autres avant lui, celui de 20 000 places situé à Oyem, au nord du pays, est aujourd’hui à l’état de friche.

Djibouti : IOG maintenu au pouvoir par l’influence chinoise ?

Bien évidemment, ces « dons de stades » ne sont pas totalement désintéressés. « Les Chinois ont financé les constructions de stades en Afrique en échange d’un accès facilité aux matières premières, aux ressources du sol. L’intérêt est ainsi multiple pour eux : ils gagnent des marchés publics et font travailler leur propre main d’œuvre », analyse Jean-Baptiste Guégan, auteur de Géopolitique du sport : une autre explication du monde. Au cœur de cette stratégie, la Chine vise ainsi à étendre les nouvelles routes de la soie à travers l’Afrique, mais aussi son poids politique auprès des instances internationales comme l’ONU. En bâtissant des infrastructures comme des routes, des liaisons ferroviaires, des ports ou encore des aéroports, l’Empire du milieu se pose ainsi en « grand frère » qui, contrairement aux pays européens se contentant de prendre leur part du gâteau, aide les pays africains à se développer.

À Djibouti, cette mainmise chinoise sur un large pan de l’économie va même jusqu’à influencer la politique intérieure. Le pays d’un million d’habitants, situé dans une région hautement géostratégique, entre la corne de l’Afrique et la péninsule arabique, serait endetté à hauteur de 112 % de son PIB, selon le FMI, dont plus de la moitié (57 %) envers la Chine. Après avoir lui aussi « reçu » son stade national en 1993, rénové en 2002, l’ancien protectorat français est désormais totalement dépendant de Pékin, qui a récemment financé 70 % de la ligne de chemin de fer entre Addis-Abeba et Djibouti ainsi qu’un pipeline d’acheminement d’eau. Une mainmise qui fait des vagues, notamment au sein des actionnaires de la société Port de Djibouti, lorsque du jour au lendemain, le gouvernement a pris le contrôle du terminal à conteneur de Doraleh (Doraleh Container Terminal, DCT). En 2018, l’émirati DP World a vu en effet son contrat unilatéralement rompu au profit de la China Merchant Bank, actionnaire minoritaire de Port de Djibouti, alors qu’un tribunal britannique lui a encore reconnu, en juin dernier, son droit à se revendiquer également actionnaire du terminal.

La patte de Pékin serait tellement puissante, selon Intelligence Afrique, qu’elle maintiendrait même au pouvoir le président Ismail Omar Guelleh (IOG) depuis 1999. D’après ses informations, Pékin assurerait en effet la protection personnelle du chef d’État, espionnerait ses invités et s’en servirait pour faire pression sur les pays occidentaux… Le tout, en creusant irrémédiablement la dette nationale.

Des pays enfermés dans le piège de la dette chinoise

Mais ce genre de pratique ne serait pas isolé sur le continent. La Chine détiendrait près de la moitié de la dette de plusieurs autres États africains comme l’Angola, la République du Congo ou encore la Zambie. Selon le dernier rapport de la Banque africaine de développement (BAD), les prêts de Pékin en faveur de l’Afrique auraient dépassé les 10 milliards de dollars par an en moyenne entre 2012 et 2017, atteignant même près de 30 milliards en 2016. Avec une stratégie qui passe là aussi, comme partout, par la construction d’infrastructures : routes, ports, chemin de fer, aéroports, et bien sûr stades. La BAD note d’ailleurs que la croissance de ces prêts s’entoure d’une certaine opacité. « Une grande partie des prêts ne sont pas transparents sur les conditions et les garanties, pointe le rapport. […] La plupart des pays actuellement en situation de surendettement ou jugés à haut risque de surendettement sont fortement exposés aux prêts chinois. » Cet enfermement des économies africaines dans le piège de la dette exaspère les pays occidentaux, régulièrement sommés d’annuler les dettes des pays africains. « Rien ne sert de restructurer les dettes africaines à l’égard de l’Europe et des États-Unis si c’est pour contracter plus de dettes à l’égard de la Chine […], ce qu’on a quand même très souvent vu faire ces dernières années », a ainsi déclaré Emmanuel Macron, le président français, en février 2021. On pourrait difficilement être plus explicite.

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