Ménager ou sanctionner la Russie : vers un nouvel ordre mondial aux contours indéfinis

Ménager ou sanctionner la Russie : vers un nouvel ordre mondial aux contours indéfinis

L’invasion des forces russes en Ukraine a déclenché une réaction en chaîne diplomatique dont les conséquences commencent seulement à se faire sentir sur les grands équilibres géostratégiques mondiaux. Alors que certains pays font bloc derrière Moscou, d’autres, comme le Kazakhstan, tentent de faire prévaloir une conception multilatérale des relations internationales.

Après « le 11 septembre 2001, le krach de Wall Street ou même Waterloo, avec la guerre de la Russie en Ukraine, le monde vit la bascule du siècle ». L’analyse, signée de l’historien des relations internationales Alexandre Adler, illustre bien la manière dont le conflit ukrainien semble rebattre les cartes du jeu stratégique mondial. Si le monde occidental fait pour l’heure bloc autour des États-Unis dans une condamnation unanime de l’offensive déclenchée par Vladimir Poutine, les alliés traditionnels de Moscou sur la scène internationale se positionnent, quant à eux, en ordre dispersé, les uns réaffirmant avec force leur alliance ou leur allégeance au maître du Kremlin, les autres tentant, pour leur part, de ménager les parties en présence et de peser en faveur d’une cessation des hostilités. Panorama non exhaustif de cette tectonique des plaques géopolitique.

Vers un nouvel ordre mondial autour de l’axe Pékin-Moscou ?

Tournant résolument le dos à l’Occident honni, la Russie de Vladimir Poutine semble avoir trouvé dans la Chine de Xi Jinping un nouvel allié de poids. Non seulement Pékin fait partie des rares capitales mondiales à ne pas avoir officiellement condamné l’invasion russe en Ukraine, mais le régime chinois n’a, depuis le début des combats, eu de cesse de clamer son amitié avec Moscou. Une amitié « sans limite » et « solide comme un roc », d’après le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Li, selon qui les deux pays sont « plus résolus à développer des relations bilatérales et plus confiants de promouvoir leur coopération dans différents domaines ». Condamnant les sanctions « illégales » décrétées par Washington et ses alliés européens, les diplomaties chinoises et russes ont affirmé parler désormais « d’une même voix » sur les affaires d’un monde dont le pôle stratégique serait en train de basculer vers l’Est.

« La Chine est impatiente de travailler avec la Russie pour porter les relations sino-russes à un degré supérieur dans une nouvelle ère, sous la conduite du consensus atteint par les chefs d’État », a ainsi lancé Wang Yi lors d’une rencontre avec son homologue russe, Sergueï Lavrov. «  Je suis convaincu qu’à l’issue de cette étape, la situation internationale sera nettement plus claire et que nous (…) nous dirigerons vers un ordre mondial multipolaire, juste, démocratique », lui a répondu le chef de la diplomatie russe. Des ambitions qui ne tiennent pourtant qu’à la survie politique de Poutine à la tête de la Russie ; s’il tombe, « la grande alliance entre l’Europe et la Russie pourra se mettre en place », prophétise Alexandre Adler, qui prévoit aussi « l’effondrement de l’alliance sino-russe » à plus ou moins brève échéance.

Le Kazakhstan se pose en chantre du multilatéralisme

Autre pays traditionnellement proche de Moscou, le Kazakhstan se pose, de son côté, comme le chantre de la médiation et du multilatéralisme. Pas question, pour Astana, de suivre Poutine dans ses velléités guerrières et impérialistes – même si le pays se doit, pour des raisons géographiques et historiques, de ménager son voisin : « nous espérons une résolution rapide et juste du conflit (en Ukraine), conformément à la Charte des Nations Unies », a ainsi déclaré le président du Kazakhstan, Kassym-Jomart Tokayev. Rappelant que son pays et la Russie « entretiennent des relations particulières de coopération mutuelle », le chef d’État met aussi en avant les « profondes traditions de relations amicales avec l’Ukraine. Nous respectons son intégrité territoriale, comme le fait l’écrasante majorité du monde ».

Exhortant les belligérants « au dialogue et à un règlement pacifique des hostilités, le Kazakhstan est à la fois désireux et capable de poursuivre son rôle de médiateur international », conclut Kassym-Jomart Tokayev. Un message repris par le chef adjoint de l’administration présidentielle, Timur Suleïmenov qui, en déplacement à Bruxelles, a tenu à « démontrer à(ses) partenaires européens que le Kazakhstan ne sera pas un outil permettant de contourner les sanctions imposées à la Russie. (…) La dernière chose que nous souhaitons est que des sanctions secondaires (…) soient appliquées au Kazakhstan », a encore affirmé l’officiel. S’il met lui aussi en lumière les liens économiques et militaires qui relient son pays à Moscou, Suleimenov réaffirme notamment que « nous n’avons pas reconnu et ne reconnaîtrons pas la situation de la Crimée, ni celle du Donbass, car les Nations Unies ne les reconnaissent pas ».

Israël, un pas de deux avec Moscou qui hérisse Washington

« Il est temps pour Israël de faire son choix » : prononcés le 20 mars par Volodymyr Zelensky, les mots du président ukrainien adressés aux députés de la Knesset résument le dilemme dans lequel se trouve l’État hébreu. Le premier ministre Naftali Bennett est en effet tiraillé entre son allégeance historique aux États-Unis, jusqu’alors garants de la sécurité d’Israël au Proche-Orient, et l’influence grandissante de Moscou dans la région – notamment en Syrie, où l’armée russe cible les milices chiites iraniennes –, et ce dans un contexte de désengagement américain dans le monde arabe. Alors que l’administration Biden a rappelé Tel Aviv à l’ordre sur la question des sanctions, la chercheuse Elizabeth Sheppard-Sellam rappelle que « la position d’Israël dans le monde dépend des grandes puissances et les Israéliens sont très pragmatiques là-dessus. (…) Si la position américaine s’affaiblit de plus en plus, les Israéliens ont tout à fait intérêt, au Moyen-Orient, à jouer la carte russe ».

La partie de poker diplomatique ne fait que commencer.

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