Bénin : l’inquiétante dérive autocratique d’un pionnier de la démocratie en Afrique

Bénin : l’inquiétante dérive autocratique d’un pionnier de la démocratie en Afrique

C’est l’un des premiers pays d’Afrique francophone à avoir enclenché sa révolution démocratique. Aujourd’hui en proie à une crise politique sans précédent dans son Histoire récente, le Bénin voit reculer le pluralisme et l’Etat de droit. Retour sur une dérive qui vient mettre en péril des décennies d’avancées.

C’est l’histoire d’un président autoritaire qui conduit son pays vers la démocratie. Un dirigeant aspiré dans le camp marxiste-léniniste qui, lorsque tombe le Mur de Berlin, convoque une Conférence nationale rassemblant l’opposition et les représentants de la société civile. Un chef d’Etat qui écoute son peuple et décide de rétablir le pluralisme. Un ancien putschiste chassé du pouvoir par les élections libres qu’il aura lui-même initiées, qui reconquiert la présidence par les urnes, à la régulière. C’est l’histoire d’un chef d’Etat qui renonce à se représenter, tenu par la limite d’âge et la limitation du nombre de mandats, malgré les intentions qu’on lui prête à l’époque de vouloir contourner la Loi fondamentale.

Cette histoire, c’est celle de Mathieu Kérékou, l’ancien président du Bénin mort en 2015. En comprenant avant d’autres que les vents de l’histoire avaient tourné, Kérékou a propulsé son pays à l’avant-garde d’un mouvement de démocratisation qui a depuis fait tache d’huile sur l’ensemble du continent africain.

Nul besoin de souligner le contraste avec son lointain successeur, aujourd’hui lancé sur une trajectoire inverse : celle de la confiscation du pouvoir au profit d’un seul homme. En mettant en oeuvre l’éviction de l’opposition, sous couvert d’un strict respect de la loi électorale, Patrice Talon donne le sentiment d’orchestrer un dangereux retour en arrière. Les mauvaises langues diront qu’au contraire, il est bien dans son époque, en surfant sur la vague de la “démocratie illibérale“, encore appelée démocrature. Un mouvement qui fait de plus en plus d’adeptes, incarné en Europe par Viktor Orban ou Vladimir Poutine : de bien tristes modèles.

Talon persiste dans la dérive personnelle

 

A son arrivée au pouvoir en mars 2016, Patrice Talon incarnait pourtant l’espoir d’un changement positif pour de nombreux Béninois. Rompu aux techniques modernes de management, bénéficiant d’une image moderne, il promettait de rompre avec des années de corruption, de népotisme et de mauvaise gouvernance.

Pour juger ceux qu’il a rapidement assimilés à des « ennemis de la République », le nouveau pouvoir a mis sur pied en 2018 une juridiction spéciale : la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET). Cet organe s’est tout de suite imposé comme un instrument de répression et de combat au service des visées politiques de Patrice Talon. Parmi ceux qui l’ont appris à leurs dépens : Sébastien Ajavon, le leader de l’opposition, condamné à 20 ans de prison pour une affaire contestée de trafic de drogue. Le 29 mars dernier, la Cour Africaine des Droits de l’Homme a dénoncé le caractère inéquitable de cette condamnation, jetant par là le discrédit sur la CRIET, sans que le gouvernement béninois ait fait preuve, jusqu’à présent, du moindre signe d’infléchissement.

La préparation des élections législatives du 28 avril prochain marque une nouvelle étape dans la confiscation du pouvoir. Là aussi, tout est venu d’une juridiction prétendument indépendante, la Commission électorale nationale autonome, censée appliquer la loi électorale réformée l’année passée dans un sens plus restrictif. Résultat : les seuls partis autorisés à se présenter appartiennent tous les deux à la mouvance présidentielle. Les condamnations des plus hautes figures morales du pays ont beau se multiplier, l’opposition appeler la population à des manifestations contre le régime Talon, celui-ci persiste dans son intransigeance.

Aujourd’hui, tout porte à croire que les élections n’offriront aux Béninois aucune possibilité de changement. Et demain ? Devront-ils obtenir dans la rue l’arrêt d’un glissement en dehors du cadre démocratique qu’il est de plus en plus difficile de nier aujourd’hui ?

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