En 2018, le viol est toujours une arme de guerre

En 2018, le viol est toujours une arme de guerre

Utilisé par les Alliés en Europe lors de la Seconde Guerre mondiale comme par les soldats sud-coréens pendant la guerre du Vietnam, le viol est, en 2018, toujours une arme redoutable au service des pires régimes.

Le 5 octobre, le prix Nobel de la Paix 2018 a été remis conjointement à Denis Mukwege et Nadia Murad, récompensés pour leur lutte contre l’utilisation de la violence sexuelle comme arme de guerre. À 63 ans, Denis Mukwege «  a dédié sa vie à défendre des victimes de violences sexuelles en temps de guerre », précise le comité Nobel. Avec son équipe, il a « sauvé des milliers de patients victimes de tels assauts », principalement en République démocratique du Congo.

Quand à Nadia Murad, elle est à 25 ans, « le témoin qui raconte les abus perpétrés contre elle et d’autres », faisant preuve d’un « courage rare en racontant ses propres souffrances et en s’exprimant au nom des autres victimes ». Issue de la communauté Yézidie, Nadia Murad fait partie des 3 000 femmes enlevées par Daesh au Moyen-Orient, où « ces abus étaient systématiques et faisaient partie d’une stratégie militaire », détaille encore le comité Nobel.

En Syrie, le viol est « l’arme de guerre parfaite »

Pour symbolique qu’il soit, le prix Nobel 2018 nous rappelle avec une tragique acuité que le viol est, en 2018, toujours une arme de guerre. En donnant la parole aux femmes syriennes violées et torturées, un récent documentaire, Syrie, le cri étouffé, diffusé en décembre dernier sur France 2, jetait ainsi une lumière crue sur l’utilisation par le régime de Bachar al-Assad du viol de masse pour mater l’opposition.

Le viol est « l’arme de guerre parfaite, qui brise les femmes à vie, car le crime est passé sous silence », explique la réalisatrice du documentaire, Manon Loiseau, dans une interview accordée au magasine L’Express. « Dès les premières semaines de la guerre en Syrie, beaucoup de femmes ont été arrêtées et emprisonnées. Depuis 2011, on estime leur nombre à 50 000. 80 % à 90 % ont été violées », les images des sévices servant à détruire psychologiquement les hommes faisant partie de la rébellion, auxquels on les fait parvenir.

Le viol, surtout, est « le tabou ultime, poursuit Manon Loiseau, la femme violée étant considérée comme impure, elle est coupable d’être victime. Pour elle, c’est la double peine quand elle sort de prison. Les femmes violées sont rejetées par leur famille, mises à la porte avec leurs enfants ou, pire, assassinées ». Une double peine qui s’applique, quels que soient le pays ou l’époque où se produisent ces viols de masse.

 

Lai Dai Han, Seconde Guerre mondiale

Au Vietnam, pendant la guerre qui a ensanglanté le pays pendant dix ans, des milliers de femmes ont été violées par des militaires sud-coréens, qui épaulaient les États-Unis dans leur lutte contre les communistes du Nord Vietnam. De ces unions forcées sont nés les Lai Dai Han, littéralement, les enfants de « sang-mêlé ». Si on estime leur nombre entre 5 000 et 30 000, ces enfants et leurs mères sont toujours victimes de racisme et d’exclusion sociale dans leur propre pays.

Maltraités par la société vietnamienne, les Lai Dai Han se heurtent également au déni des autorités sud-coréennes. En 2013, le ministre de la Défense de Corée du Sud a déclaré que « de tels massacres civils, intentionnels, systématiques et organisés par l’armée coréenne sont impossibles. Si un incident pareil avait existé, il aurait été exposé et rendu public depuis longtemps ». L’armée sud-coréenne ayant « exécuté sa mission sous des règles strictes, il n’y a eu aucune exploitation sexuelle de femmes vietnamiennes », a encore tranché le ministre.

Tout aussi méconnus restent, en Europe, les viols des Alliés occidentaux en Allemagne après leur victoire sur les nazis. « Au moins 860 000 femmes et jeunes filles, mais aussi des hommes et de jeunes garçons, ont été violées par des soldats alliés (…) à la fin de la guerre et dans la période d’après-guerre. Ça s’est produit partout », écrit dans lorsque les soldats arrivèrent l’historienne allemande Miriam Gebhardt.

Si les viols commis par les soldats soviétiques sont bien documentés en Allemagne, « ce qu’on ne savait pas, c’est que dans d’autres parties de l’Allemagne, les autres soldats alliés ont, de façon similaire, violé eux aussi des Allemandes », écrit l’universitaire. Selon elle, sur les 860 000 Allemandes violées, « environ un tiers » (270 000) l’ont été par des soldats occidentaux : 190 000 par des Américains, 50 000 par des Français, 30 000 par des Britanniques. Autant de femmes qui, par honte, ont longtemps gardé le silence.

Les GI’s américains ont également sévi en France, après le Débarquement. Arrivant dans un pays qu’ils voient et que leur commandement leur « vend » comme « comme le pays du vin, des femmes et des chansons », les militaires croient en la promesse de « petites Françaises ». À l’instar de ce GI, qui assure que « nous avions entendu dire que ce que nous considérions comme de la perversion sexuelle était normal pour eux ».

« On retrouvait l’image de la femme française aux mœurs légères jusque dans les “’handbooks”, ces fascicules censés expliquer aux soldats comment se comporter sur le terrain », explique Emmanuel Thiébot, historien au mémorial de Caen. Les photos de Françaises enlaçant les militaires américains deviennent alors une arme de propagande, assimilant « la conquête territoriale à la conquête érotique », selon l’historienne américaine Mary Louise Robert. Et justifient, déjà, le viol en temps de guerre.

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